Bras de fer

 

Bras de fer


Ecrit par Jérôme Bourgine

Editions Sarbacane, collection Exprim’, 304 pages.

Publié le 03.10.2012.


 

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Julian, 18 ans, beau gosse, champion de natation, doué en dessin et amoureux de sa petite amie Leila, a tout pour être heureux. Ne lui manque que cette moto qui sera sienne s’il bat son père à leur partie de bras de fer annuelle. Son père : ouvrier, syndicaliste, c’est un dur ; un inflexible.


Le soir de l’anniversaire de Julian, tout bascule : furieux d’avoir encore été vaincu, il prend une moto, chute…et perd un bras.

Fini la natation, le dessin, le bras de fer. Commence pour lui une terrible descente aux enfers – la drogue. Mais dans cette chute, Leila ne le lâchera pas, jamais ; quitte à tomber aussi. Et de ce combat, Julian et son père ne sortiront vainqueurs qu’en apprenant à s’expliquer « à la loyale » et à se dire je t’aime.


 

 

 

 

Jeune homme amoureux et lycéen insouciant, Julian est le reflet de la jeunesse d’aujourd’hui : désabusé, il est écœuré d’une vie qu’il n’a pas encore pleinement goûté et son quotidien lui semble morne et insipide. Il est pourtant champion de natation et vit une jolie histoire d’amour avec Leila ! Mais il se plaint, parce qu’il est jeune et qu’à cet âge là une simple broutille prend des proportions gigantesques. L’âge ingrat ! Bref, son anniversaire approche, c’est le moment de s’assumer et d’annoncer à ses parents qu’il ne souhaite pas devenir dessinateur industriel, mais infographiste. On retrouve le stéréotype du père froid et distant, autoritaire, qui dirige sa petite famille sans accepter le moindre faux pas : l’affrontement est inévitable si Julian souhaite vivre la vie qu’il a choisi, et non celle qu’il lui impose. Jusqu’ici, rien d’original : le roman s’adresse à un public jeune en exploitant un thème d’actualité. Puis, c’est le rituel du bras de fer : chaque année, le soir de son anniversaire, Julian affronte le force légendaire de son père dans l’espoir de remporter la moto qu’il lui a promise en récompense de sa victoire. Il est sûr de gagner cette fois ! Il a 18 ans, il a décroché son bac’, il a une copine et surtout un grand besoin de cette moto pour frimer en allant en cours et faire de longues virées en amoureux. Il ne peut pas échouer, d’ailleurs il sait qu’il va gagner, il le sent. Mais il se fait battre, une fois de plus. Une fois de trop ? Ravalant ses larmes, il court et s’enfuit, cherche sa Leila. Il décide de la rejoindre et emprunte la moto d’un de ses amis – t’inquiète mec, je te la ramène dans deux minutes – et il roule, avale les kilomètres et son chagrin avec : c’est l’euphorie. Cette sensation de liberté, le plaisir du vent glacial qui mord sa peau : il se sent invincible et prend des risques inconsidérés. La moto dérape et sa vie avec : il chute et perd un bras dans l’accident. 

Ce passage est franchement triste et la détresse de son père est plus douloureuse encore. Heureusement, Julian n’est pas seul pour affronter son handicap : ses parents, et Leila surtout, sont à ses côtés pour l’aider à se relever de cette épreuve. Leila est une courageuse jeune femme, assez solide pour deux, qui n’hésite pas à tout lâcher – sa famille, ses études – pour soutenir Julian et vivre à ses côtés. C’est un roc sur lequel Julian va s’échouer. Elle se démène pour trouver un emploi et pour faire plaisir à Julian, sacrifie toutes ses économies pour payer un petit studio minable. Elle lui est entièrement dévouée, amoureuse jusqu’au bout des ongles. Julian retrouve le sourire. C’est alors que son père lui propose un voyage entre mecs, à bord d’un voilier : c’est inespéré et délicieux, Julian se sent revivre. Ils passent la nuit dans un port, en Angleterre, et c’est là qu’il commence à déconner. Une jeune femme inconnue enlève son pull devant lui pour rigoler et lui faire rater sa manœuvre : c’est juste une blague, mais les yeux de Julian ne rigolent pas, ils s’attardent sur la chair offerte. Puis, le groupe de jeunes qui accompagne la jeune femme l’invite à passer la soirée avec eux. Julian, tout content de ne pas être mis à l’écart malgré son bras en moins, s’empresse d’accepter. C’est là qu’on lui propose de l’herbe, pour goûter, pour s’amuser. Pour se sentir bien. Il refuse bien sûr, il ne connait que trop bien les dangers de ces plaisirs là, ses parents l’ont bien éduqué. Mais tout de même, c’est tentant. Une main glisse sur sa cuisse, Julian désire la fille, il prend le joint. Son bras fantôme devient une excuse pour justifier sa bêtise, sa traîtrise et son égoïsme, et ce n’est que le début. Avouer son infidélité et l’exquis plaisir qu’il en a tiré à Leila ne le délivre pas de la délicieuse sensation que lui a procuré la drogue : alors, sans hésiter, il se procure du shit. De plus en plus souvent. Différents sources, différentes herbes. Très vite, il se laisse carrément sombrer dans la drogue et entraîne avec lui l’énergie et la force de sa Leila, pauvre petit ange, qui va lutter jusqu’à l’humiliation et le dégoût de soi pour le relever et l’aider à combattre cet autre lui, le Manque. 


Bras de fer est un roman très sombre, plus sombre que ne le laisse penser la quatrième de couverture. Je n’ai pas vraiment apprécié ma lecture, et pourtant j’affirme qu’il s’agit d’un très bon livre. La lente descente dans l’enfer de la drogue est très bien écrite, Jérôme Bourgine parvient à mettre des mots justes sur la dépendance qui s’installe progressivement et sur le manque obsédant qui bousille tout sur son passage. De plus, le roman est écrit dans un langage familier et jeune qui mélange les langues et s’amuse des jeux stylistiques, c’est un choix efficace qui donne une dimension très réelle au récit. Je n’ai jamais touché à la drogue de ma vie mais grâce à ce livre je suis aujourd’hui en mesure d’expliquer les symptômes de la dépendance et les manifestations du manque, je suis à présent capable de comprendre pourquoi il est si difficile pour un drogué de s’en sortir seul et de recouvrer la raison. La drogue est un poison terrible qui s’infiltre dans toutes les brèches et détruit progressivement les sentiments, puis les individus. C’est donc un livre efficace, enrichissant et percutant – car franchement, Jérôme Bourgine n’épargne pas le lecteur : la vie commune du jeune couple se transforme en véritable cauchemar et tout comme eux, on ne voit pas le bout du tunnel. 


Je n’ai pas réussi à décrocher du roman de toute la soirée car je voulais absolument terminer ma lecture sur une note positive. J’avais besoin d’un passage joyeux, ou au moins qui ne soit pas déprimant – mais les pages se tournent et c’est toujours pire. C’est pourtant un roman très bien écrit et qui s’inspire de faits réels, mais si j’avais souhaitée lire un ouvrage aussi sombre, je me serais orientée vers un témoignage. En choisissant un roman, j’espérais que le récit serait certes instructif et percutant, mais qu’il balancerait également la morosité par l’amour ou tout autre sentiment positif. Malheureusement, même les dernières pages n’apportent pas la joie nécessaire pour délivrer le lecteur de cet univers mélancolique : j’ai refermé ce livre totalement démoralisée et abattu. 


Par ailleurs, je n’ai pas apprécié l’humiliation de Leila, contrainte de poser nue puis de subir les pulsions sexuelles tout à fait écœurantes d’immondes pervers sans scrupule – tout ça pour quatre milles euros, une somme bien dérisoire en comparaison de ce qu’elle accepte de subir. C’est un livre qui est conseillé dès 14 ans et cela me perturbe énormément : la société a-t-elle à ce point changé que les jeunes adolescents ne soient même plus choqués de lire la prostitution forcée d’une jeune femme ? L’auteur a souhaité coller à la réalité, le langage est donc constamment familier et bien souvent grossier ; le pire étant ces passages sexuels assez choquants, qui sont très crus et vulgaires. Personnellement, je ne mettrai pas cet ouvrage dans les mains de mon petit garçon lorsqu’il aura 14 ans, je pense qu’il faut essayer de préserver l’innocence de nos enfants – bien que notre société de consommation érotise les enfants de plus en plus jeune et sans complexe ! C’est un marché très porteur auquel je suis fermement opposée. Dans ce roman, il est également question d’homosexualité lorsqu’un sexagénaire manipulateur et pervers abuse à multiples reprises de Julian en paiement de la drogue qu’il lui fournit. Ces passages sont moins précis et certaines scènes sont sous-entendues, mais l’auteur reste tout de même assez explicite – d’autant plus que Julian finit par avouer très vulgairement jusqu’où il est allé pour se procurer sa dose. C’est donc un livre que je déconseille aux enfants et adolescents, il faut selon moi une vraie maturité pour aborder cet ouvrage et en ressortir indemne.


« -Grouille-toi, on va rater le bus.

Il referme la porte-fenêtre et chope son blouson au passage. Sur les murs nus de l’appartement, un groupe de dauphins ricane en silence.

Ils s’installent tout au fond du bus. Julian laisse ses yeux glisser sur la ville où l’or des feuilles se mêle depuis quelques jours à la boue.

Une feuille de platane fait des pointes sur une flaque, un pied rabat ses prétentions de ballerine. Leila ne dit rien. Les premiers temps, elle pensait pouvoir échapper à la torpeur du flot humain charrié par la ville. Rien ne doit m’entamer, se répétait-elle, ni la médiocrité de notre existence actuelle, ni les humeurs de Julian, ni les tuiles. On marche sur un fil et il est forcément relié à quelque chose, de l’autre côté.

-Il suffit de tenir, Julian. Comme en compète.

-Pourquoi tu dis ça ?

-Parce que j’y pense. Parce que c’est toi qui me l’as dit, une fois. Parce que c’est vrai. Tu ne vas pas bien et c’est normal, l’appart est triste mais on va le rendre beau, mon boulot est moche mais ça ne durera pas éternellement. Il suffit qu’on tienne, Julian.

-Oui, ma puce.

Il était en train de penser à l’autre, à Jeanne. »

 

Une sélection de titres musicaux est proposée en début de roman, afin d’accompagner agréablement la lecture : c’est une jolie attention que j’ai beaucoup appréciée.

 

Je remercie sincèrement les éditions Sarbacane pour la confiance dont elles m’honorent.