Molière à la campagne

Ecrit par Emmanuelle Delacomptée,

Publié le 08/2014 aux éditions JCLattès,

180 pages, 16€50.

Emmanuelle Delacomptée vient d’obtenir son affectation de l’éducation nationale pour sa première année en qualité d’enseignante stagiaire. Hélas, c’est l’incompréhension qui succède à l’euphorie car cette parisienne est envoyée au cœur de la Haute-Normandie, dans le collège d’une petite ville rurale mal desservie – elle qui ne dispose même pas du permis ! Pour ajouter à son désarroi, cette première année dans la fonction publique inclut deux jours de formation par semaine dans un IUFM à 71 kilomètres de ce collège : se profile donc pour cette jeune professeure des heures et des heures d’attente dans les transports en commun.

« Pressée par la foule vers la sale de conférences, je me retrouve assise, les genoux coincés contre le banc de devant. Aucune tête connue dans la salle comble. Mais on se présente entre voisins de gradins. On se plaint des affectations.
Romain, un blondinet normalien agrégé : paf, en zone violence, dans un bastion au cœur des barres.
Muriel, une dégourdie qui désire plus que tout travailler dans une ZEP : nommée dans le lycée bourgeois de Gisors.
Alexandre, un jeunot sans permis : dans deux collèges en même temps, aux deux bouts du département.
Quand à Benoît, un professeur de biologie qui arrive d’un village du Sud cerné de buissons de lavande, il laisse derrière lui une pénurie de biologistes, alors qu’en Normandie, ils sont excédentaires. »

Malgré ces premières déceptions, l’auteur de cet ouvrage ne se décourage pas et passe vaillamment l’épreuve des premiers jours de classe : collégiens turbulents, vulgaires et indisciplinés, un programme réjouissant ! Les mois qui suivent seront autant de semaines de difficultés pour se faire respecter, pour intéresser les élèves et leur inculquer ce français pour lequel elle a tant étudié.

Les jours passent, bientôt les cours Emmanuelle devront satisfaire un inspecteur afin que celle-ci puisse valider son année et obtenir une place de professeure titulaire. Saura-t-elle enseigner quelque chose à ses élèves démotivés ? Sera-t-elle capable de convaincre l’inspecteur ? Et surtout, parviendra-t-elle à conserver sa motivation dans de telles conditions ?…

« MOI – Bon, quel est « le point de vue » de la première image ? Michel, laisse ce store, tu vas le casser.
NICOLAS – C’est en contre-plongée ?
MOI – ?? Non, « le point de vue », pas « l’angle de vue »… La point de vue, c’est quand on est soit totalement extérieur aux personnages, soit dans un personnage, soit dans tous les personnages à la fois. Et ici, le « point de vue » est interne parce qu’on sait qu’Olivier pense… On est dans sa tête. (Michel casse le store)
LA CLASSE – …
JEFFREY – Faut fumer pour qu’on croye qu’on est dans la tête à quelqu’un !
DOUGLAS – Et puis le point de vue des gens, ça les regarde ! Ils pensent c’qu’ils veulent… »

Essentiellement constitué de dialogues, ce document autobiographique est particulièrement vivant et facile à lire, ce qui rend la lecture agréable. Néanmoins, sous son air de petit livre sympathique, Molière à la campagne est un outil de dénonciation explicite : Emmanuelle Delacomptée pointe du doigt le large fossé qui sépare les enseignants de leurs élèves.

Plus qu’un fossé, c’est même une douve qui entoure les bureaux des enseignants et engloutit chaque année de jeunes enseignants mal préparés à ce choc des cultures (« Qu’est-ce que c’est que ça, Kévin ? « J’été avec des meufs et two pack, et là y a 1 meuf qu’est rentrer à oil-pé, alors j’ai pyflee… », c’est de la littérature ? ») et abandonnés par des formateurs incompétents dans des établissements qui ne s’intéressent pas à eux.

Ce document montre au lecteur la face cachée du professorat et tout y est stupéfiant de bêtise et d’incohérences : l’affectation des jeunes enseignants, les allers-retours qu’ils doivent effectuer entre les établissements dans lesquels ils enseignent et l’IUFM, le contenu de la formation qui leur est dispensée, les réactions et exigences des formateurs, les séances de psychologie de groupe…

« (…) Prenons par exemple un apprenant en gymnastique qui envoie un « référentiel bondissant »…
-Un « référentiel bondissant » ?
-Oui, un ballon, ce terme n’est pas nouveau. Si c’est un ballon de rugby, on parle de « référentiel bondissant oblique », souligne Mme Castaing. (…) Alors je continue. Si un apprenant envoie un rebondissant avec ses « segments mobiles »…
-Vous voulez dire ses « bras » ? coupe Romain, sidéré.
-Comment ?
-Par « segments mobiles », vous entendez les « bras » ?
-Evidemment ! Que voulez-vous que ce soit! (…) »

Ce n’est bien évidemment pas l’histoire que l’on retient à la fin de cette lecture, mais la critique sous-jacente à ce récit.  S’il y a peut-être quelques exagérations et probablement de bons moments avec les élèves passés sous silence – impossible de le savoir, il n’y a ni préface ni postface à cet ouvrage -, ce document est intéressant pour son approche originale, bien que tout à fait démotivante, du professorat.
Quoique la majorité des lecteurs ne puissent influer sur le programme des formations dispensées aux jeunes enseignants, Molière à la campagne aura au moins le mérite de faire prendre conscience aux individus de la pénibilité du métier d’enseignant à l’heure actuelle.

En bref, un récit intéressant qui dénonce avec vivacité et humour les faiblesses de l’Education Nationale.

« (…) Formidable, bravo, génial, tant mieux pour vous ! Mais moi ça ne va pas ! Coupe Sophie furieuse. Moi je passe mon temps à crier à m’en claquer les cordes vocales ! Moi j’en peux plus d’avoir des ricanements dans mon dos et des sarcasmes sur mon gros nez ou sur ma voix de crécelle ! Ca fait des semaines que je m’épuise, et ils ne savent toujours pas conjuguer les verbes être et avoir au présent ! On dirait des poules devant un train ! Ca m’empêche de dormir ! Et pourtant, j’ai quand même envie de les aider, je réessaye tous les jours, j’arrive pas à les lâcher ! Mais pour qu’ils m’écoutent, je ne sais plus quoi inventer, j’ai plus d’idées ! Vous en avez, vous là, avec vos périphrases et vos anaphores en veux-tu en voilà ? Que je te donne du Ronsard par-ci et du Rabelais par-là… Mais moi je fais quoi ? Un spectacle de claquettes, un concert de cornemuse ? J’ai pas mon diplôme de bouffon du roi ! Je suis pas intermittente du spectacle ! Et j’en peux plus d’avoir l’impression d’être une grosse nulle (…) »

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